Un fanatisme fusionnel

Dans Le Vent dans la bouche de Violaine Schwartz, la narratrice et protagoniste, madame Pervenche, préside une association de grabataires militant ardemment pour que soit réhabilitée Fréhel – une chanteuse française de l’entre-deux-guerres – dans la mémoire collective. Mais l’admiration qu’éprouve madame Pervenche pour Fréhel est telle qu’elle s’identifie complètement à la chanteuse décédée depuis plus d’un demi-siècle: 

Elle était rentrée dans ma tête, elle s’était faufilée à l’intérieur, la nuit pendant mon sommeil, comme un ver dans une pomme, ou un perce-oreille, ou une tumeur, ou un virus, ou la gale. Maintenant, je m’y suis habituée. Je ne lutte plus comme quand je tapais dans les murs, quand j’essayais […] de la faire taire […] . J’attends que ça passe, les yeux plantés dans mon rideau à guetter les couleurs du matin.

On s’en doute, les frontières entre les personnages de madame Pervenche et de Fréhel s’en trouvent passablement perturbées. En effet, tout au long du roman, la narratrice emploie la première personne du singulier autant pour parler d’elle-même que pour raconter en détail la vie de Fréhel qu’elle connaît par cœur; pour revivre, voire s’approprier cette existence si excitante en y insérant des bribes de la sienne, comme ici lorsqu’elle rappelle son rôle de présidente d’association au milieu d’un passage biographique consacré à Fréhel, au milieu d’un passage où madame Pervenche était Fréhel:

J’ai vingt ans, le Tout-Paris au creux de la main et Maurice Chevalier dans la peau. Toutes les nuits, je prends un nouvel amant pour le faire enrager. Le faire bander de rage. Pour m’en protéger. C’est moi qui commande. C’est moi la vedette. C’est moi la présidente. On boit comme des trous, on respire de l’éther, on regarde nos pensées se déployer à l’infini dans l’air confiné de la chambre.

Schwartz, Violaine, Le vent dans la bouche, Paris, POL, 2013.

Stephen King… postmoderne ?

Trouvaille inusitée cette semaine : l’écriture de l’auteur américain Stephen King serait, par certains aspects, postmoderne ! C’est à tout le moins ce qu’avance Clotilde Landais dans son ouvrage Stephen King as a Postmodern Author, paru en 2013:

Bien que les études portant sur Stephen King appartiennent traditionnellement au champ de la culture populaire, une partie de son oeuvre, comme The Dark Half et « Secret Window, Secret Garden », apporte un point de vue intéressant sur la fiction contemporaine. S’appuyant sur des méthodes employées en analyse littéraire et en interprétation textuelle, cet ouvrage propose une nouvelle lecture de l’oeuvre de King en l’abordant comme une réflexion littéraire sur l’identité artistique de l’écrivain et sur l’écriture, et en montrant que la description de l’horreur n’exclut pas nécessairement la métafiction. Cet ouvrage vise à servir d’introduction aux principales théories qui influencent la littérature américaine contemporaine, comme la narratologie, la psychanalyse, le postmodernisme et diverses théories de la fiction. (Traduction personnelle)

 

Clotilde Landais, Stephen King as a Postmodern Author, New York, Peter Lang (Modern American Literature: New Approaches), 2013.

 

Quelques exemples de rupture du personnage romanesque

Le roman Vies potentielles de Camille de Toledo ressemble à un collage de plusieurs courtes histoires de quelques pages, mettant en scène une multitude de personnages. Bien qu’ils ne soient pas très développés, certains de ces personnages présentent des caractéristiques et des agirs pertinents pour illustrer deux types de rupture : actionnelle et interprétative.

La rupture actionnelle des personnages contemporains est liée à un problème d’intention ou à l’absence d’intrigue narrative. Un bon exemple de ce type de rupture est le garçon qui répond sans cesse je pourrais, dans le chapitre « Ses doigts, surtout le pouce » (p. 175 à 177) dans Vies potentielles. Ce personnage n’agit pas, il ne répond ni oui, ni non, ni peut-être. Il répond je pourrais :

« C’est la réplique qu’il oppose au monde. Il se tient, le lâche, comme une larve dans sa coquille, content de sentir en lui toute la puissance des vies qu’il se refuse à suivre. Il ne fait rien ou si peu, mais il se sent capable de tant de choses miraculeuses! » (p. 175)

Ce garçon a trouvé dans cette réplique le moyen de faire en sorte que sa vie ne cause ni de bien ni de mal au monde.

« Je ne serai jamais rien, mon père, je ne serai jamais rien, car je veux pouvoir être, dit le garçon. N’être rien que ce pouvoir être infiniment repoussé. » (p. 177)

La rupture interprétative, elle, découle d’une difficulté manifeste du personnage à donner un sens au monde qui l’entoure. Le personnage de Mathilde, que l’on retrouve dans les paragraphes « Des voix lointaines, étrangères » (p.154 à 156) et « À la clinique Saint-Sébastien, une tête » (P. 243 à 245), représente un exemple intéressant de rupture interprétative :

« Son imagination ne cessait de se ramifier, de s’épanouir. Comme de la vigne ou du chiendent, elle recouvrait chaque chose, y prenait appui et se lançait plus loin, sans qu’on parvienne jamais à en identifier la source, sans qu’on pût jamais en couper la racine. Certains jours, il arrivait qu’elle n’entre plus en contact avec ce que les autres enfants de son âge, habituellement, perçoivent comme le MONDE. » (p. 154)

L’imagination de la jeune fille la coupe complètement des autres. Elle perçoit tout ce qui l’entoure différemment, la table est une créature, l’ascenseur de l’appartement est un escalier menant à un donjon. Son cerveau veut sans cesse la divertir en modifiant son interprétation de monde de manière à en créer un nouveau. Plus rien du monde extérieur n’atteint l’esprit de Mathilde :

« Ils [ses parents] cherchaient à l’arracher à son rêve, mais chaque fois, elle les regardait avec un même air d’étrangeté, comme si leurs voix n’avaient produit en elle que des interférences. Où es-tu, Mathilde? C’est la question qu’ils lui posaient sans cesse, mais leur fille ne leur répondait pas. » (p. 156)

Camille de Toledo, Vies potentielles, Paris, Éditions du Seuil (coll. La librairie du XXIe siècle), 2011, 314 p.

Appel à communications : Questionner le personnage contemporain

Questionner le personnage contemporain : enjeux et représentations

Cette journée d’étude s’inscrit dans le cadre du projet « Agir, percevoir et narrer en déphasage : les personnages déconnectés comme indicateurs des enjeux contemporains de la narrativité » (subvention du CRSH 2012-2016), mené par René Audet (U. Laval) et Nicolas Xanthos (UQAC). Elle se consacre à l’analyse du personnage de romans écrits à partir des années 2000. Les étudiants inscrits à la maîtrise ou au doctorat sont invités à y présenter une communication.

Le personnage romanesque est un élément textuel dont l’étude ne saurait faire l’unanimité. Du modèle canonique des classiques à la remise en question du personnage par le nouveau roman, en passant par les études psychanalystes, formalistes et sémiotiques, différentes écoles de pensée ont proposé, au cours du XXe siècle, des manières d’appréhender le personnage et de l’étudier. Toutefois, au début du XXIe siècle, le personnage semble s’éloigner des conceptions plus traditionnelles et la critique peine à circonscrire ses manifestations et ses déroutes. « [L]a nature du héros a changé : il ne s’agit plus du personnage actif et conquérant des romans de Stendhal et de Balzac, mais d’un être de plus en plus passif qui ne fait que développer ses impressions et sa réflexion » (Molino et Lafhail-Molino, Homo Fabulator, p. 168). Tel que l’ont décrit Frances Fortier et Andrée Mercier, il s’agit davantage d’un « ego hic et nunc [qui] met en discours sa vie intérieure dans ce qu’elle a de plus immédiat, sans d’abord se plier aux logiques narrative[s] […] » (Fortier et Mercier, « La narration du sensible », p. 189).

Si, en effet, définir le personnage romanesque comme « un être agissant » ne suffit plus, comment le caractériser ? Quels en sont les contours et les déclinaisons ? Que peut en dire la théorie aujourd’hui et quels peuvent être les impacts de son évolution sur la configuration narrative des récits ? Cette journée d’étude se présente comme un lieu de discussion et de réflexion sur le statut problématique du personnage romanesque. Nous invitons les jeunes chercheurs à se pencher sur des questions entourant le personnage, son intériorité, ainsi que son rapport au monde, à l’action, à la connaissance, à la mémoire, à l’espace, aux désirs, aux affects, etc. Nous encourageons différentes lectures (diégétiques, poétiques, théoriques ou philosophiques) à même de pouvoir saisir les enjeux de la mise en scène concrète du personnage, de même que la nature des métamorphoses subies par le récit.

Ainsi, cette journée d’étude sera l’occasion de développer le discours critique sur le personnage contemporain, de marquer son évolution et d’observer ses répercussions sur le roman. Nous invitons les étudiants à présenter une communication n’excédant pas 20 minutes. La proposition de communication, entre 250 et 350 mots, doit comprendre les éléments suivants :

  • Une présentation de la problématique et du corpus à l’étude.
  • Une courte notice biographique indiquant les noms de l’université et du département d’affiliation, du directeur ou de la directrice de recherche, ainsi que le niveau d’étude et le sujet du mémoire ou de la thèse.
  • Les coordonnées de l’étudiant(e) : adresse électronique et numéro de téléphone.

La journée d’étude se tiendra le 21 mars 2014 à Québec, au pavillon Charles-De Koninck de l’Université Laval. Les propositions doivent parvenir au plus tard le 20 décembre 2013 à l’adresse suivante : gabrielle.caron.5@ulaval.ca. Les réponses parviendront aux participants à la fin du mois de janvier.

 

Comité organisateur :

Gabrielle Caron, Université Laval
Raphaëlle Guillois-Cardinal, UQAC
Mylène Truchon, UQAC

 

 

 

Personnage à identité multiple

Antoine Bréa nous offre, dans son œuvre Méduse, un cas particulier de personnage problématique. En effet, ce personnage, qui tient également le rôle de narrateur, possède une identité multiple qui se modifie au cours du texte : il est à la fois un homme amoureux, un drogué violent, un malade atteint du sida, un artiste, un meurtrier, un violeur, un pédophile et, finalement, un schizophrène.

Son rapport au temps est également complexe : « C’était il y a longtemps très longtemps, hier ou avant-hier. C’était vers le début, il y a plusieurs années […] c’était il y a trois ou quatre mois, quelques heures, je ne me rappelle plus bien. » (p. 29) Le personnage mentionne quelques fois sa mémoire défectueuse et il raconte souvent deux fois la même action, de manières différentes. À quelques reprises, il avoue que ce qu’il vient de dire n’est carrément pas vrai.

Il s’agit donc d’un narrateur contradictoire, indécis et incapable de démêler ses histoires et ses sentiments. Ses récits et son rôle deviennent ainsi très problématiques et la fiabilité de son discours s’érode.

Se vivre soi comme une expérience

Dans Le culte de la collision (Éditions P.O.L, 2013), Christophe Carpentier nous présente un jeune intellectuel de dix-huit ans en quête de son idéal. Excédé par le dogmatisme de sa mère, il commet le matricide, découpe sa carte d’identité en morceaux et part tenter de survivre dans la nature. Confronté au monde extérieur, il cherche alors à connaître sa véritable identité : est-il réellement un assassin? Un second meurtre, effectué cette fois avec préméditation, barbarie et sang-froid, lui permettra de répondre à cette question.

Or, pour Tanguy Rouvet, qui devient Hadrien Hadray, qui devient Michael, cela reste insuffisant. Mettant sa vie en danger à plusieurs reprises en s’engouffrant volontairement dans les pires situations, celui-ci souhaite vivre chaque instant avec intensité, afin de découvrir ce qui se cache à l’intérieur de lui. Il s’abandonne ainsi au hasard du destin, laissant libre cours à ses pulsions et à ses envies. Actions, pensées, désirs, tout est passé au peigne fin : pour le personnage, une telle expérimentation de soi demande un laborieux travail d’autoréflexion. Ici, pas de place pour les sentiment; par le biais d’une distance introspective, tout est analysé à froid, tout devient follement rationnel, au grand étonnement du lecteur dont la logique est fortement mise à mal.

Justement, comme l’écrivent Anne Barrère et Danilo Martuccelli au sujet d’un corpus formé de personnages contemporains, « [l]es personnages sont d’infatigables analyseurs d’eux-mêmes, des autres, du monde. Par moment, il ne serait pas faux de dire qu’ils éprouvent moins le monde en direct, qu’ils ne le vivent au travers de leurs analyses postérieures. Ils sont en quelque sorte toujours en décalage, et ne vivent ou assument pleinement la vie que s’ils l’analysent et la décortiquent. » (Le roman comme laboratoire, Presses Universitaires du Septentrion, p. 83). Tel est le cas de cet adolescent qui, pour être cohérent avec lui-même, demeure complètement déconnecté du monde.

Faire un pas hors du monde

Les personnages des romans Le sermon aux poissons, de Patrice Lessard, et Espaces, d’Olivia Tapiero, cherchent un lieu à l’abri du monde. Habités d’un besoin irrationnel et inexplicable de se distancer d’eux-mêmes et de ce qu’ils vivent, ils s’éclipsent, laissent tout derrière eux, pour se retrouver dans des endroits étrangers où ils errent sans véritable but. Perdus dans le temps et l’espace, ils demeurent définitivement seuls. Ainsi, comme bien d’autres personnages des romans contemporains, ceux-ci semblent vouloir se protéger de quelque chose qu’ils ne peuvent même pas nommer en faisant « [un] pas hors du monde ». (Lessard, p.251).

 

 

L’oeuvre de Christian Oster à l’étude

Les romans de Christian Oster présentent des personnages à la fois drôles et imprévisibles qui, sans cesse, se déplacent et dérivent. Le 23 septembre prochain, Andre Bellatorre et Sylviane Saugues nous proposeront une lecture tout à fait prometteuse de cette oeuvre contemporaine :

« L’œuvre de Christian Oster occupe une place singulière dans le paysage du roman contemporain. Nous nous sommes essayés ici à rendre compte du caractère inattendu de cette entreprise romanesque. L’écriture d’Oster possède quelque chose de « déplacé » au sens où elle privilégie le déplacement sous toutes ses formes et invite le lecteur hors des sentiers battus. La fiction ostérienne explore, il est vrai, des territoires géographiques peu exotiques mais se caractérise par une étonnante et souvent hilarante étrangeté. Le romancier y met certains aspects majeurs de notre époque paradoxalement à distance par une approche microscopique des choses, un sens minutieux du détail. Son œuvre aventureuse tente le pari risqué d’un narrateur récurrent, toujours le même et tout à fait autre, qui témoigne, dans ses égarements mélancoliques et burlesques, de la difficulté d’être. Cette suite romanesque placée sous le signe de la surprise donne à voir, dans tous ses états, une écriture de l’imprévu tour à tour excentrique, précieuse et humoristique, qui ré-enchante le roman contemporain.»

Andre Bellatorre et Sylviane Saugues , L’aventure narrative. Lecture à deux voix des romans de Christian Oster, Paris, Hermann, 2013.

Le personnage indifférent à la sauce François Blais ou comment envoyer promener Camus

« D’Érostrate aussi on pouvait dire qu’il n’était parmi nous que techniquement, qu’il traversait la vie avec un visa de tourisme. Dès les premières pages du Mythe de Sisyphe, Camus, qui ne rechigne pas devenir lourd lorsque son propos l’exige, pose le suicide comme étant le seul problème philosophique réellement important. Après avoir constaté l’absurdité du monde, l’Homme, nous dit Albert, est aux prises avec l’alternative suivante : ou bien il refuse ce monde qui n’a pas de sens (et donc se suicide) ou bien il demeure vivant et doit alors trouver la force de suppléer à ce vide en attribuant arbitrairement à l’existence un sens qui n’existe pas intrinsèquement. Mais pour son malheur, au contraire de « l’Homme » camusien, faisant son frais avec son H majuscule, Érostrate était, d’une part, dépourvu de la force morale nécessaire pour s’inventer un destin malgré l’absurdité du monde et, d’autre part, trop pissou pour se faire sauter le caisson. Pas assez niaiseux pour accepter le deal mais pas assez intense pour se crisser en bas du pont. Il vivait assis entre deux chaises, tel un aristocrate qui, invité à une fête populaire, fait acte de présence mais refuse de compromettre sa dignité en dansant la bourrée. Dans ses conditions, l’indifférence était tout ce qu’il pouvait s’offrir. La vie n’a pas de sens ? Big fucking deal ! »

François Blais, Iphigénie en haute-ville, Québec, L’instant même, 2006, p. 19.

Personnages pluriels

Comment raconter la collectivité, donner une voix à la pluralité? Deux romans récemment parus réussissent ce pari avec brio. Avec Cent seize Chinois et quelques (Seuil, 2010, 127 pages), Thomas Heams-Ogus  parvient à l’aide d’un « on » impersonnel à rendre sensible au lecteur la dépossession d’eux-mêmes dont ont été victimes les Chinois d’Italie envoyés aux camps entre 1941 et 1943. Privés de nom par l’Histoire, ils ne retrouveront le leur qu’à la toute fin du livre.

Chez Julie Otsuka, c’est le « nous » qui s’exprime à la place de ces Japonaises venues épouser aux États-Unis un homme qu’elles n’avaient vu qu’en photo. La désillusion, la misère des travaux aux champs, l’ostracisme par ces Blancs dont souvent elles ne parlent pas la langue, l’enfermement durant la Seconde guerre mondiale, tout cela est narré par ce « nous » qui se fait tantôt général, tantôt spécifique.

Certaines n’avaient jamais vu la mer (Phébus, 2012, 142 pages, Fémina étranger) et Cent seize Chinois et quelques proposent une autre définition du personnage, près du chœur, où la dépossession est aussi poétique.

(Je ne peux m’empêcher de souligner : quels titres!)