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Le sentiment un peu flou de sa propre déconnexion

Si bon nombre de personnages contemporains ont l’impression de ne plus prendre part au monde qui les entoure, rares sont ceux qui parviennent à exprimer clairement leur étrange sentiment de déconnexion qui, la plupart du temps, ne trouve d’ailleurs aucun fondement.

Dans son roman Dehors, Éric Laurent nous présente le personnage de Léon Brumaire, un homme de trente-trois ans au chômage, mis à la porte de chez lui. Dépourvu de toute intention quant à son avenir lointain ou immédiat, Léon tente néanmoins de trouver les bons mots pour décrire son état :

« Je ne sais pas c’est un peu flou comme impression un peu nouveau aussi mais il me semble que ces derniers temps ma vie tout entière est devenue sabbatique c’est comme si je m’étais mis en vacance du monde et le plus terrible c’est qu’il n’est pas un seul domaine qui ne soit peu ou prou touché par ce désinvestissement général » (p. 27).

« Vie sabbatique », « vacance du monde », « désinvestissement général » : trois expressions qui illustrent bien ce sentiment un peu flou de déconnexion.

Éric Laurent, Dehors, Paris, Minuit, 2000.

 

Personnages pluriels

Comment raconter la collectivité, donner une voix à la pluralité? Deux romans récemment parus réussissent ce pari avec brio. Avec Cent seize Chinois et quelques (Seuil, 2010, 127 pages), Thomas Heams-Ogus  parvient à l’aide d’un « on » impersonnel à rendre sensible au lecteur la dépossession d’eux-mêmes dont ont été victimes les Chinois d’Italie envoyés aux camps entre 1941 et 1943. Privés de nom par l’Histoire, ils ne retrouveront le leur qu’à la toute fin du livre.

Chez Julie Otsuka, c’est le « nous » qui s’exprime à la place de ces Japonaises venues épouser aux États-Unis un homme qu’elles n’avaient vu qu’en photo. La désillusion, la misère des travaux aux champs, l’ostracisme par ces Blancs dont souvent elles ne parlent pas la langue, l’enfermement durant la Seconde guerre mondiale, tout cela est narré par ce « nous » qui se fait tantôt général, tantôt spécifique.

Certaines n’avaient jamais vu la mer (Phébus, 2012, 142 pages, Fémina étranger) et Cent seize Chinois et quelques proposent une autre définition du personnage, près du chœur, où la dépossession est aussi poétique.

(Je ne peux m’empêcher de souligner : quels titres!)